L’atelier · Aparthés

La couche du dessus.

Une peau fait 6 millimètres, tout se joue dans le premier ; c’est celui qu’on garde.

Le poil sur une peau, avant le tannage
La fleur d’un côté, la chair de l’autre
Le poil · la fleur et la chair
01

L’épaisseur d’une peau

Un sac se dessine en millimètres avant de se dessiner en formes. Le cuir s’achète au dixième, jamais en valeur unique. Une peau n’a pas la même épaisseur au dos et au flanc, alors on l’achète en fourchette : 1,2 à 1,4.

3 millimètres séparent une doublure d’une ceinture. Ces millimètres font la différence entre une pièce qui tombe et une pièce qui tient debout toute seule.

Aucun de ces chiffres n’est celui du bord. Un bord replié s’amincit par l’envers, en pente, jusqu’à se plier sans bourrelet. 2 millimètres descendent à 0,6 sur les 10 derniers. À l’extrémité, le cuir est aussi fin qu’une feuille de papier. Ça ne se voit pas. C’est là qu’on voit l’atelier.

DoublurePortefeuilleSac soupleSac structuréCeinture
0,3 à 0,80,8 à 1,21,2 à 1,41,5 à 2,02,8 à 3,2
elle se plieelle se pareelle se coudelle tient seuleelle ne bouge plus

Les fourchettes sont en millimètres et viennent du métier, il n’existe aucune norme qui fixe une épaisseur par objet.

6 mml’épaisseur d’une peau de bovin ; tout le reste est de la refente
Une peau pliée, la tranche apparente
Au pli, la tranche apparaît, c’est le seul endroit où l’épaisseur se lit.Cliquez pour agrandir
02

Ce qu’on enlève

Une peau, c’est deux épaisseurs très inégales, sur le dessus, la fleur représentant une pellicule d’un millimètre. C’est elle qui a poussé avec l’animal, elle qui porte les pores et les marques.

La seconde épaisseur, c’est ce qui se situe sous la fleur, et qui se nomme le corium : 5 millimètres de fibres épaisses et emmêlées, sans pores et sans dessin. C’est ce qui tient, et ça n’a jamais eu vocation à être vu.

016 mm
La fleur
Le corium
La refente coupe ici

Coupe d’une peau de bovin, à l’échelle. La fleur ne fait qu’un sixième de l’épaisseur, tout le reste est du corium.

On lit partout que la fleur est la couche la plus solide. Ce n’est pas exact, et cela se mesure par une déchirure : elle tient 5 fois moins que le corium. La fleur fait la surface, le corium fait la force. Un cuir pleine fleur, c’est les deux ensemble.

Une peau se fend dans son épaisseur, sur la ligne pointillée ci-dessus. La tranche du dessus garde la fleur. Celle du dessous n’en a pas, c’est du corium nu, aussi nommé croûte de cuir.

On sait lui donner l’air d’une peau. On imprime un grain dans une feuille de plastique, on la colle sur la croûte, et il en sort une surface parfaitement régulière, avec des pores qui n’ont jamais laissé passer un poil.

Cette surface-là ne s’use pas mais se décolle, ce qui part n’est pas du cuir mais une feuille de plastique d’un seul tenant, et dessous il n’y a que la fibre pelucheuse qui n’a jamais été faite pour être touchée. Le phénomène est si prévisible qu’un test normalisé compte les frottements avant que le plastique se décolle.

La loi française ne s’y trompe pas. Une croûte ne se vend pas sous le seul mot cuir : l’étiquette doit dire croûte de cuir. En 2016, la répression des fraudes a contrôlé 539 établissements du secteur et fait analyser 47 échantillons, 60 % d’entre eux n’étaient pas conformes.

Le cuir corrigé fait la même chose, en plus discret. On ponce la fleur pour effacer les marques, on réimprime un grain au rouleau, on couvre d’une finition pigmentée. C’est légalement du cuir. Simplement, ce qu’on touche n’est plus la peau.

60 %des 47 échantillons de cuir analysés par la répression des fraudes en 2016 n’étaient pas conformes
03

Le nombre de pores

Le grain d’un cuir, c’est la trace des poils. Un animal naît avec tous ses follicules et n’en fabrique jamais un de plus. Mais la peau, elle, s’agrandit avec lui, le même nombre de points s’étale sur une surface de plus en plus grande, ils s’écartent.

Le veau. Moins de temps pour prendre des rides, des marques et des cicatrices, et un grain serré parce que la peau ne s’est pas encore étirée. Il a une autre qualité, plus rare, il garde sa tenue quand on le refend mince. C’est ce qui le rend irremplaçable en petite maroquinerie, là où on descend à 0,8 millimètre sans que la pièce s’effondre.

L’agneau. Le plus souple des trois : il tombe, il épouse la forme au lieu de la tenir. Sa fragilité de bord a une cause précise, l’agneau porte plus de poils qu’aucune autre peau, et chaque poil retiré laisse un trou minuscule ; à côté de chaque trou, une petite poche de gras. Mis bout à bout, ça fait une ligne de faiblesse à l’intérieur même de la peau, comme une perforation. Sur un bord, là où le cuir est aminci, plié et cousu, c’est cette ligne qui cède en premier. On protège ces bords pour cette raison précise.

La vachette. Ses fibres sont plus grosses et plus serrées que celles du veau, et elles forment un réseau dense. Elle garde sa forme sans qu’on ajoute quoi que ce soit à l’intérieur. On la met là où une pièce doit tenir debout.

Cuir de veau, grain serré
Veau
Cuir d’agneau, souple
Agneau
Vachette pleine fleur
Vachette

Cliquez sur une peau pour l’agrandir

3 ×plus de pores au centimètre carré sur une peau de veau que sur une peau de bovin adulte
04

Le tannage

Une peau fraîche pourrit. Séchée telle quelle, elle durcit comme du carton. Le tannage règle les deux : on fait entrer dans la peau une substance qui s’accroche aux fibres, les empêche de se ressouder en séchant, et les rend inattaquables. Sans lui, une peau sèche, durcit, et reste une peau morte.

Deux familles font ce travail. Les sels de chrome, qui sont d’origine minérale. Et les tanins, qu’on tire d’écorces et de bois. 85 % du cuir produit dans le monde passe par le chrome.

La différence commence par le temps. Un tannage au chrome demande 15 heures. Aux tanins, dans les bassins, il demande un an chez les rares maisons qui le pratiquent encore : 3 mois en bain, puis 9 mois empilé avec de l’écorce entre les peaux. La version industrielle d’aujourd’hui tient en 10 jours.

Elle se poursuit par la chaleur, et là elle se mesure. Un cuir au chrome ne se rétracte qu’au-delà de 100 °C, un cuir aux tanins autour de 80 °C. Ces 20 degrés d’écart changent tout ce qu’on peut faire du cuir : le chrome supporte le repassage et la colle à chaud, et on peut le refendre très mince sans qu’il s’effondre. Le cuir aux tanins, lui, se moule, s’estampe, et garde l’empreinte qu’on lui donne.

Aux tanins
80 °C
Au chrome
100 °C
080100120 °C

Température à laquelle le cuir commence à se rétracter. Ces 20 degrés décident de ce qu’on peut repasser, coller à chaud et refendre mince.

Elle finit par la couleur. Les tanins sont une liste : châtaignier, quebracho, mimosa. Par exemple, le quebracho tire le cuir vers un rouge chaud.

Reste la patine, dont tout le monde parle et que personne ne définit. C’est une réaction, et elle a un nom : sous la lumière, les tanins s’oxydent et le cuir fonce. Poussée plus loin, la même réaction l’éclaircit, parce que la fibre se défait. La patine et l’usure sont le même phénomène à deux moments.

15 h / 1 anle temps d’un tannage au chrome, puis d’un tannage aux tanins en bassin
05

Ce qui reste

Une peau de bovin fait 50 pieds carrés, soit 4,6 mètres carrés. Une peau a un dos et un flanc, qui n’ont ni la même épaisseur ni la même tenue, elle a des marques qu’on garde et d’autres qu’on évite. On place les pièces là où le cuir est juste, et il reste ce qui reste. Ce reste-là repart en petites pièces.

La peau, et rien par‑dessus.